Victoryne Moqkeuz, mon anagramme

Caroline Bordczyk, mon pseudo d'auteure

14 mars 2020

Pierre-André Taguieff et Jean Gayon

Classé dans : Art, vie et avis — eructeuse @ 8 h 22 min

Comment l’eugénisme est-il passé de la théorie à la pratique?

EUGÉNISME – Galton a défini ainsi le mot: « L’eugénique est la science de l’amélioration des lignées, qui n’est aucunement confinée à des questions de croisement judicieux, mais qui, tout particulièrement dans le cas de l’homme, prend appui sur tous les facteurs susceptibles de conférer aux races ou souches les plus convenables une plus grande chance de prévaloir rapidement sur celles qui le sont moins ». Cette définition est complexe. Elle parle d’une « science » mais, visant un effet pratique, c’est sans doute plus une technique qu’une science. Par ailleurs, la définition implique un jugement de valeur (« races les plus convenables »), et suggère un projet politique.
Par

Jean Gayon, Contributeur
Philosophe, professeur
18/05/2013 02:36 CEST | Actualisé octobre 5, 2016
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Lois eugénistes

Dans la première moitié du XXe siècle, l’eugénisme cesse d’être un objet de débat, et fait l’objet de lois coercitives dans de nombreux pays. Mais là encore, il faut se défier de généralisations hâtives.

En Angleterre, pays où l’idéologie s’est d’abord développée avec le plus de vigueur, aucune loi eugéniste ne fut jamais votée. En France, où les conceptions eugénistes étaient plus faiblement représentées, la loi sur l’examen prénuptial, promulguée sous le régime de Vichy en 1942, fut la seule, et ressemblait plutôt à une mesure d’hygiène générale et non discriminatoire. Aux États-Unis, environ 50 000 individus furent stérilisés entre 1907 et 1949 sous couverture légale, et dans un grand nombre de cas pour des motifs explicitement eugéniques. En Allemagne, on estime qu’environ 400 000 individus furent stérilisés entre 1933 et 1937 au nom des lois de 1933 et 1935. Ces lois prescrivaient la stérilisation obligatoire des personnes présentant des troubles héréditaires tels que l’épilepsie, la cécité, la schizophrénie et de manière générale l’arriération mentale. En 1939-41, l’opération Euthanasie (opération secrète, et donc non légale, même du point de vue de l’État nazi) aboutit au meurtre d’au moins 70 000 malades mentaux. L’extermination massive des Juifs et des Tziganes fut enfin menée au nom d’une politique d’ « hygiène raciale », selon le terme accrédité en Allemagne depuis le début du XXe siècle pour désigner l’eugénisme. Bien que l’entreprise génocidaire nazie soit un cas unique dans l’histoire internationale de l’eugénisme, et bien que les Procès de Nuremberg l’en ait distinguée, elle a bien relevé d’un même projet politique global de discrimination, stérilisation et extermination (Müller-Hill, 1989). Dans les pays scandinaves enfin, des lois de stérilisation des criminels et des malades mentaux furent votées dans les années 1930, et appliquées avec une sévérité croissante, en particulier après la guerre: entre 1945 et 1949, le rythme des stérilisations a été de quarante fois supérieur à ce qu’il avait été aux États-Unis avant la guerre (Sutter, 1950).

Diane Paul (1995) a bien tiré la conclusion de ces faits: l’idéologie eugéniste n’a pas conduit partout à des lois eugénistes, et lorsque de telles lois ont existé, elles n’ont pas mené automatiquement aux mêmes extrêmes ni servi les mêmes buts. [...]

Le nouvel eugénisme: l’eugénisme à l’ère de la génétique médicale

[...] Après la Seconde Guerre mondiale, les mots « eugénique » et « eugénisme » ont régressé, en raison des horreurs auxquelles le nazisme les avait associés. La question est néanmoins revenue sous des formes inédites. [...]

C’est la combinaison d’une série d’événements techniques (amniocentèse, diagnostic prénatal, fécondation in vitro…) et d’une série d’événements juridiques (dépénalisation de l’avortement au Royaume-Uni en 1967, aux USA en 1973, en France en 1975, puis dans d’autres pays) qui a spectaculairement réactualisé la question eugénique dans les années 1990. [...] D’autres techniques bio-médicales ont été dans le même sens. La fécondation in vitro, associée au diagnostic pré-implantatoire, permet un tri des embryons. L’insémination artificielle est aussi une pratique « eugénique », dans la mesure où les donneurs ne sont pas choisis au hasard (au moins du point de vue des médecins). Enfin les campagnes de prévention des mariages entre hétérozygotes dans certaines communautés (maladie de Tay-Sachs chez les Juifs ashkénazes américains, anémie falciforme chez les Noirs américains, thalassémie à Chypre), ont aussi fait parler d’un « retour de l’eugénisme » (Duster, 1992).

Ces pratiques contemporaines ont presque toutes quelque chose en commun. Elles sont fondées sur le volontariat, et sont communément justifiées par le souci de prévenir une souffrance individuelle, plutôt que par l’avenir génétique de la race ou de l’espèce. [...]

Le « nouvel eugénisme » a donc un profil assez différent de l’eugénisme traditionnel. Celui-ci procédait de l’État, et de la conviction que la reproduction était une affaire trop importante pour être laissée aux seuls individus. Le nouvel eugénisme, souvent qualifié comme « eugénisme individuel », ou encore « eugénisme domestique » (home eugenics) procède d’une vision opposée de la reproduction. [...]

Extrait de l’article « Eugénisme » du Dictionnaire Historique et Critique du Racisme, sous la direction de Pierre-André Taguieff

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