Victoryne Moqkeuz, mon anagramme

Caroline Bordczyk, mon pseudo d'auteure

12 octobre 2018

Raconte-moi l’histoire et surtout pas sous les jupons…

Classé dans : Art, vie et avis — eructeuse @ 9 h 06 min

Henri-Irénée Marrou
De la connaissance historique, Paris, Seuil, 1954, pp. 32-33.

Qu’est-ce donc que l’histoire ? Je proposerai de répondre : l’histoire est la connaissance du passé humain. L’utilité pratique d’une telle définition est de résumer dans une brève formule l’apport des discussions et gloses qu’elle aura provoquées. Commentons-la : nous dirons connaissance et non pas, comme tels autres, « narration du passé humain », ou encore « oeuvre littéraire visant à le retracer » ; sans doute, le travail historique doit normalement aboutir à une oeuvre écrite (…), mais il s’agit là d’une exigence de caractère pratique (la mission sociale de l’historien…) : de fait, l’histoire existe déjà, parfaitement élaborée dans la pensée de l’historien avant même qu’il l’ait écrite ; quelles que puissent être les interférences des deux types d’activité, elles sont logiquement distinctes.
Nous dirons connaissance et non pas, comme d’autres, « recherche » ou « étude » (bien que ce sens d’« enquête » soit le sens premier du mot grec istoria), car c’est confondre la fin et les moyens ; ce qui importe c’est le résultat atteint par la recherche : nous ne la poursuivrions pas si elle ne devait pas aboutir ; l’histoire se définit par la vérité qu’elle se montre capable d’élaborer. Car, en disant connaissance, nous entendons connaissance valide, vraie : l’histoire s’oppose par là à ce qui serait, à ce qui est représentation fausse ou falsifiée, irréelle du passé, à l’utopie à l’histoire imaginaire (…), au roman historique, au mythe, aux traditions populaires ou aux légendes pédagogiques — ce passé en images d’Epinal que l’orgueil des grands Etats modernes inculque, dès l’école primaire, à l’âme innocente de ses futurs citoyens.
Sans doute cette vérité de la connaissance historique est-elle un idéal, dont, plus progressera notre analyse, plus il apparaîtra qu’il n’est pas facile à atteindre : l’histoire du moins doit être le résultat de l’effort le plus rigoureux, le plus systématique pour s’en rapprocher. C’est pourquoi on pourrait peut-être préciser utilement « la connaissance scientifiquement élaborée du passé », si la notion de science n’était elle-même ambigue : le platonicien s’étonnera que nous annexions à la « science » cette connaissance si peu rationnelle, qui relève tout entière du domaine de la doxa ; l’aristotélicien pour qui il n’y a de « science » que du général sera désorienté lorsqu’il verra l’histoire décrite (et non sans quelque outrance, on le verra sous les traits d’une « science du concret » (Dardel), voire du « singulier » (Rickert).
Précisons donc (il faut parler grec pour s’entendre) que si l’on parle de science à propos de l’histoire c’est non au sens d’Epistémè mais bien de Technè, c’est-à-dire, par opposition à la connaissance vulgaire de l’expérience quotidienne, une connaissance élaborée en fonction d’une méthode systématique et rigoureuse, celle qui s’est révélée représenter le facteur optimum de vérité.

 

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