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4 août 2018

Il dit quoi ?

Classé dans : Art, vie et avis — eructeuse @ 13 h 12 min

Révolution. La nuit du 4 août, ou la naissance d’un pays libre

Vendredi, 3 Août, 2018
Pierre Serna

Le 5 août 1789 à 2 heures du matin, les députés mettent à bas la domination féodale en proclamant l’abolition des privilèges, faisant de chaque Français un citoyen égal à tous les autres. L’Ancien Régime est mort.

L’analyse de Karl Marx demeure juste lorsqu’en 1848, dans la Nouvelle Gazette rhénane, il constate à propos des révolutions de 1789 et de 1848 qu’« elles étaient le triomphe de la bourgeoisie, mais le triomphe de la bourgeoisie était alors le triomphe d’un nouveau système social, la victoire de la propriété bourgeoise sur la propriété féodale ». L’été 1789 reste pour le philosophe allemand la matrice du monde contemporain, celui de la « Révolution la plus gigantesque qu’ait connue l’Histoire », faisant référence à cette nuit magique, celle du mardi 4 août 1789, lorsque, entre 8 heures du soir et 2 heures du matin, le système féodal qui corsetait la France depuis les Carolingiens et renforcé par les Capétiens depuis 1 200 ans s’effondra en quelques heures, faisant naître un monde nouveau.

Tout avait commencé la veille, le soir du 3 août, lors de la réunion du club breton à Versailles. C’est ainsi que l’on désignait le club des députés patriotes à la pointe du combat depuis le mois de juin lorsque, après s’être déclarés Assemblée nationale le 17 juin, ils désobéirent au pouvoir exécutif du roi le 23 juin leur intimant l’ordre de se séparer. En ce temps-là, les députés faisaient justement la loi. Or, les nouvelles qui remontent des provinces depuis la mi-juillet sont alarmantes. Une « grande peur » s’est emparée des campagnes. Les paysans effrayés par des rumeurs de pillage se sont mis sur les chemins et ont décidé de se rendre dans les châteaux, pour vérifier les chartriers, là où sont entreposés ces fameux documents dont se servent les seigneurs pour imposer toujours davantage les communautés de travailleurs sur leur fief. Les impôts de toutes sortes ne cessent de s’appesantir sur la masse paysanne, sans compter les vexations anciennes, ni même les impôts en nature, ou bien les caprices. Ici, il faut refaire gratuitement les chemins du seigneur, là il faut l’inviter de force à la noce des enfants, partout il est interdit de chasser un gibier qui pullule lorsque tous ont faim.

Le vicomte de Beauharnais demande l’égalité des peines, la même justice pour tous

C’est décidé, les députés vont donner une réponse forte à ces « brûlements de château » et faire cesser cette domination féodale qui n’a plus de sens au moment où naît la nation. Le vicomte de Noailles suggère d’emblée l’allégement des droits féodaux, mais surtout l’abolition des privilèges devant l’impôt, faisant de chaque Français un citoyen égal à tous les autres, devant par ses contributions aider à la fortune nationale. Plus prudent, le duc d’Aiguillon approuve ces décisions en soulignant que, la propriété privée devenant le socle de la nouvelle notabilité, il faudra racheter les droits seigneuriaux durant un laps de temps de trente ans. S’ensuit alors un moment électrique dans l’Assemblée, où les prises de parole ne cessent plus, rivalisant de générosité civique. Le clergé renonce à la dîme, impôt qui s’il n’est pas le plus lourd est le plus détesté, car unanimement levé dans tout le royaume. Le vicomte de Beauharnais demande l’égalité des peines, et donc la même justice pour tous. Le duc de La Rochefoucauld, qui préside la séance, va jusqu’à évoquer l’abolition de l’esclavage.

Le pouvoir n’était plus à vendre, ni aux nobles ni aux bourgeois

À 2 heures du matin, il clôt le débat, constatant que les privilèges, les inégalités et les particularismes ont été abolis. De fait, il faudra plus de six jours pour que toutes les propositions de la nuit soient rédigées sous forme de décrets, beaucoup revenant, après l’ivresse de la nuit, sur ce qu’ils ont cédé et tentant d’amoindrir la force des déclarations. Mais le pas a été franchi lorsque, le 11 août, la loi est votée. Une France nouvelle est née, un ancien régime est mort. Il n’y a plus en France de système féodal.

Les mesures ne furent pas seulement économiques ou sociales. Elles furent aussi politiques. Les provinces avaient renoncé à leurs barrières et les villes à leurs privilèges. La France devenait un tout égal et uni. Surtout, en abolissant la vénalité des charges et la vente des offices, désormais la propriété privée était séparée du pouvoir. Désormais le pouvoir n’était plus à vendre, ni aux nobles ni aux bourgeois. Tous pouvaient participer librement et également à toutes les charges publiques. C’en était fini des prébendes. Désormais le talent et le travail honnête garantissaient seuls la juste place de chacun dans la société. Plus que la fin de l’ancienne royauté, la nuit du 4 août porte le germe de la République. Loustallot, journaliste des Révolutions de Paris, peut conclure, se souvenant de cette nuit : « La Fraternité, la douce fraternité régnait partout. »

Le droit de chasse

Durant la nuit du 4 août, la noblesse renonça à son droit exclusif de chasse, ce qui fut inscrit dans le marbre des deux premiers articles du décret. Bien plus que d’autres droits, c’était une victoire concrète qui marqua la paysannerie et assura en grande partie son adhésion à la Révolution, tout en libérant les centaines d’hommes condamnés aux galères pour faits de chasse. Comme le relate Jacques Bernet dans sa présentation du Journal d’un maître d’école d’Île-de-France, 1771-1792 (PUS, 2000), la chasse, que l’on ne saurait regarder avec nos yeux contemporains au risque de l’erreur anachronique, fut ainsi une des conquêtes démocratiques les plus fortes de la Révolution.

Pierre Serna Historien
Pris dans le journal L’Humanité

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