Victoryne Moqkeuz, mon anagramme

Caroline Bordczyk, mon pseudo d'auteure

5 novembre 2015

Les photographies de la vie

Classé dans : certains de mes écrits 2015,Hi ronde d'ailes — eructeuse @ 6 h 40 min

 Les photographies de la vie ou l’amour ne jaunit pas.

 

Devant son miroir un peu plus courbée qu’hier soir, malgré ses six heures de sommeil, elle se dit qu’il faut qu’elle se décide, c’est maintenant ou jamais. On l’a prévenue, passer cinquante ans le décalage est trop grand, beaucoup ne réussissent pas le décollage. Elle se sent recluse dans ce corps en partance vers sa destination finale, sur son issue fatale. Et l’autre qui était parti avec toutes leurs économies. Heureusement elle a fini de régler ses commandes, ses acquisitions sont payées rubis sur ongle. « Voilà ce que c’est de vivre avec plus vieux que soi » marmonne-t-elle tristement. « Il a filé avec notre bas de laine et sa secrétaire, ah l’infidèle ! Il ne l’emportera pas au paradis ». C’est certain elle fut refoulée à l’entrée du compartiment d’enregistrement, elle avait beau avoir 28 ans, le robot la repoussa : on ne trompe pas impunément l’administration de la puissante organisation des retraites programmées.

Sortir sortir de ce corps fuir abolir la marche du temps. Dans son coffre à chaussures, dans son armoire à matelas, dans sa boîte à pharmacie, dans son frigo à peau, il y a toute la panoplie pour faire celle qu’elle veut être ce matin ! Dans sa tête c’est clair ! Elle a fini sa collection et sa palette de maquillage est parfaite !

L’industrie du relooking a été formelle, sans photographie nette pas de clonage réussi. Elle lui a fourni les photographies de sa vie où elle se sentait belle libre accomplie… Il faut qu’elle suive à la lettre le programme d’installation et qu’elle respecte à la seconde son temps passage en chambre froide. Elle a fait l’acquisition d’un groupe électrogène de peur des coupures de courant. C’est décidé elle le fait ce matin. Son passeport pour Mars est arrivé hier, sa résidence l’attend. Son mari et elle, se sont choisis un paysage où la beauté de la mer côtoie celle de la montagne. Ils ont cotisé toute leur vie pour cette retraite parfaite et c’est ensemble qu’ils ont choisi son âge pour leur nouvelle vie, elle se sent trahie.

Elle ouvre son coffret à bijou, prend la photographie et la clé pour l’opération. Oui elle est souriante oui elle est jeune réjouie oui c’était le temps du bonheur mais son cœur est brisé son âme broyée son amour envolé. A quoi bon partir il n’y a plus de rêves à accomplir. Bien sûr sa place est retenue, l’administration l’a prévenue que son passage est respecté, la voleuse a été chassée et envoyée dans un pénitencier…Quant à son mari il purge une peine de prison pour fraude. Elle regarde une nouvelle fois la photographie, part dans ses souvenirs. Des larmes coulent le long de ses joues…

Une sonnette stridente la sort de son voyage. Elle va sur son ordinateur : « Allo mamie, bonne fête mamie » c’est son petit-fils qui lui sourit et lui adresse mille baisers, il lui dit qu’il est rentré au lycée des Innovations à Plutarque que c’est une très belle ville et qu’il a hâte de la voir arriver ici… Mais mais la sonnerie tambourine encore et encore…

L’énorme réveil rouge réveillerait un mort, Aline sort une main de dessus la couverture et stoppe le cri de la bête. « C’est pas Dieu possible des rêves pareils ! ». Elle se lève fait ses gestes coutumiers et sourit car son petit fils a encore joué avec le réveil ! Bah il est l’heure de son café, elle ouvre les volets et s’installe sous la véranda, sa chatte lui ronronne de tendres paroles, l’air est doux le soleil lui fait coucou, une belle journée d’automne se lève. Le cœur d’Alice est couvert de cicatrices, son visage de rides, elle sait que rien ne changera le passé, qu’elle faut aller de l’avant, que ressasser hier ne fait pas avancer demain, et qu’il y a bien sûr de l’amour dans les joies de tous les jours. Elle regarde les photographies de ses « ouistitis » comme elle dit. Souvent les personnes âgées s’entourent de mille photographies sur leurs guéridons, les murs de leur salon, sur leurs tables de chevet entre le livre et la lampe, complice des souvenirs… c’est qu’on vit mieux bien entouré de ceux qu’on aime.

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