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28 juin 2014

Justice, amour…

Classé dans : Art, vie et avis — eructeuse @ 8 h 45 min

« L’amour est injustice, mais la justice ne suffit pas. »
Albert Camus, Carnets II

 

Amour et justice

Sylvain Reboul

    Certains, prenant très au sérieux (ou trop déterminés par leur éducation bien-pensante à prendre très au sérieux) 
    l’idée de don gratuit et l’amour dont il semble la règle, comme idéal éthique, veulent en faire le fondement d’une  éthique universelle en droit, responsable et réaliste, et croient que toute autre attitude serait éthiquement  condamnable car égoïste. Cette vision moraliste qui voudrait faire de l’amour le fondement d’une éthique  universalisable en droit me semble contradictoire. Et je voudrais montrer en quoi. 

    Tout d’abord, pour être assuré soi-même de n’être pas intéressé il faudrait se prendre pour un saint prêt à tous les  sacrifices au profit: 
    – soit des donataires qui recevraient sans être obligés de rendre et de donner à leur tour ; 
  – soit à l’auteur du don lui-même qui deviendrait, à son corps défendant, aux yeux du donataire, son créancier (voir  le potlatch). 
    Le don sans réciprocité crée donc nécessairement une relation inégalitaire entre donateur et donataire. L’amour dans l’abnégation de soi au profit d’autrui rend ce dernier gagnant ou perdant du jeu du don, selon l’idée qu’il se fait du don et/ou s’il ne partage pas, au même titre que le donateur, le sens qu’il confère à son sacrifice: on se met donc forcément en position de perdant ou de gagnant dans la relation de don, soit en conférant à autrui le rôle d’obligataire du don ou, au contraire, en se sacrifiant pour lui sans réciprocité, au moins implicite. De plus, qui serait assez sot pour faire un tel sacrifice sans être convaincu que l’autre est foncièrement bon et donc qu’il le mérite, car sinon il prend le risque de favoriser les méchants (égoïstes exclusifs) aux dépens des bons (ceux qui sont prêts à donner à leur tour). 
    Ainsi cette morale de l’amour universel par le don de soi à autrui sans retour implicite (la pure bonté altruiste) suppose que tous les hommes la partage ; or cette supposition va à l’encontre de toute l’expérience des relations humaines , car celles-ci manifestent, qu’en dehors de cas rarissimes, elles s’inscrivent toujours dans des rapports de forces entre des intérêts et désirs individuels et collectifs particuliers plus ou moins concurrents (l’alliance étant toujours conjoncturelle). On ne peut donc supposer, sauf par naïveté qui ferait le jeu des cyniques, que tous les hommes (y compris soi-même) soient des saints pour fonder une éthique universalisable en droit de l’amour comme don de soi sans réciprocité; d’autant moins que la morale chrétienne n’est pas, et de loin, pratiquement dominante dans les affaires du monde, y compris chez ceux s’en réclament. 
    La seule éthique réaliste rationnellement universalisable est donc celle qui s’inscrit dans le jeu de la réciprocité donnant/donnant ou donnant/perdant dès lors que l’égalité des chances est plus ou poins en droit garantie (voir l’éthique du sport), sinon établie en fait (en cela, sur le plan socio-politique, la lutte des classes est indispensable) ; sauf à croire à une mystique pseudo-chrétienne de la bonté universelle qui aurait oublié le dogme du péché originel ; ce que toute l’histoire passée et présente dément comme tout chrétien lucide ne peut pas ne pas prendre en compte. C’est pourquoi Saint-Augustin et Pascal, en tant que chrétiens conséquents et avertis, ont raison d’opposer la cité céleste à le cité terrestre pour définir la justice (voir le texte de Pascal que j’ai publié sur ce forum) Les religions institutionnelles (les seules qui ont forgé les civilisations), y compris celle qui se réclament de l’amour universel, n’ont jamais fait la preuve de leur capacité à juguler la violence inter-groupes sinon intracommunautaire, lorsqu’elles n’étaient pas les premières à l’utiliser sans vergogne au profit de leur ambition de pouvoir au nom des valeurs sacrées (amour compris) dont elles se réclament. C’est à mon sens un indice de plus pour penser que cet amour universel est une illusion et que le risque de la violence est toujours déjà là dans le fruit contre lequel l’appel à l’amour désintéressé n’est que peu de poids pour l’immense majorité des individus qui ne sont pas prêts à se sacrifier pour leur éventuels adversaires et ennemis. C’est donc la gestion raisonnée du conflit qui doit être le but du droit et que dans ce domaine de l’universel il vaut mieux (c’est plus réaliste et plus efficace pour la sécurité et la coopération entre des individus qui ne s’aiment pas forcément), comme le disait Hobbes, afin de limiter le risque de violence par le droit, supposer l’homme méchant que bon.

    Quant au jeu de l’amour (et du hasard) , il ne concerne que la vie privée, c’est à dire les relations singulières et non universalisables des personnes qui se choisissent à l’exclusion des autres. L’amour, comme sentiment forcément partial, n’a donc rien à voir avec la justice et ne peut en aucun cas lui servir de fondement ou de modèle idéal ; d’ailleurs les amoureux le savent bien qui font passer leur amour mutuel avant toute autre considération. Les amoureux se croient seuls au monde et du point de vue de leur amour ils n’ont pas tort de le privilégier par rapports à des relations externes: rien ne se fera et ne perdurera entre eux sans cette hiérarchie des priorités ; nous c’est nous et les autres viennent après. Cette exclusivité et cette hiérarchie sont les preuves même de l’amour entre deux personnes qui s’affirment et s’instituent réciproquement, par cela même, dans leur incomparable identité.

    Définir l’amour absolu comme fondement de la justice présuppose que  l’Absolu soit  universellement définissable et pratiquement réalisable dans ses conséquences éthiques,; or par définition il n’en est rien ; l’absolu échappe à toute détermination langagière; celui-ci ne ne peut donc être que de l’ordre de la foi personnelle et/ou collective particulière: l’absolu du chrétien n’est pas celui du musulman (en particulier, mais c’est fondamental, en ce qui concerne le rapport de Dieu à la liberté humaine, et j’ajoute du religieux et du politique) ni celui du bouddhisme (rapport à la nature et au corps) etc..pour ne rien dire de l’athée qui ne croit pas en l’absolu: Votre absolu ne peut être le mien et donc l’universel ne peut se définir qu’en termes pragmtiques et rationnels et d’une manière démocratique pour valoir comme fondement du droit pour tous, croyants ou non.

    Quant à l’éthique personnelle, en effet, chacun peut croire s’autodéterminer dans sa vie personnelle (principe libéral) en fonction de sa relation ou non à telle ou telle vision de l’absolu ; à condition que sa relation aux autres ne viole pas leurs droits (problèmes du sectarisme). Mais si l’on se refuse à une détermination de l’Absolu, celui-ci est alors au delà de tout principe d’action invariant; il ne peut donc être normatif d’une manière catégorique; sauf à l’enfermer dans un orthodoxie religieuse déterminée (dogmatique); et, si cette condition n’est pas remplie, je ne vois pas en quoi on pourrait sortir du mouvement relativiste éthique; chacun pouvant toujours évoluer en fonction de son expérience toujours subjective de l’Absolu qui met en jeu la forme particulière de son désir de bien-vivre, dans telles ou telles conditions déterminées. En conclusion je  mets quiconque au défit de me convaincre qu’une  morale est universelle et donc  vaudrait pour moi, alors même que je ne partage pas ses convictions sur l’Absolu ; sauf à vouloir me soumettre, sans conditions (=absolu) aux préceptes de « sa » religion. 

Sylvainreboul.free.fr

 

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